Là où galopent les coeurs

Chapitre 2

ranch montana la ou galopent les coeurs

APRÈS L’ORAGE

GAGE

À force d’opérer des allers-retours, nous pataugeons dans une boue collante qui me donne le sentiment de m’embourber un peu plus dans ma situation.

Avec sa casquette élimée des Rockies[1], celle-là même que Joey porte depuis des années, l’ancien homme de confiance du ranch s’empare d’une longue planche à l’arrière du pick-up. Dans un geste toujours aussi vif, il la cale sur son épaule et repart d’un pas déterminé en direction de la clôture à réparer.

— L’orage d’avant-hier n’a pas épargné cette barrière, mais tu peux t’estimer heureux qu’il n’ait pas fait plus de dégâts.

Vu la tête que je tire, j’imagine qu’il s’efforce simplement de me réconforter. Pourtant, je reste accroché à ses traits, une seconde de trop, hésitant sur le sens réel de sa remarque. Jack Fletcher, son meilleur ami – mon père – est mort d’une crise cardiaque, un soir de tempête, alors qu’il cherchait un cheval égaré dans les collines. Dix ans plus tard, chaque épisode orageux ravive la même douleur.

Comme si ça ne suffisait pas, ces réparations imprévues viennent engloutir mes derniers dollars. Elmer, le gérant de la quincaillerie, a refusé de me faire crédit. Je ne peux pas lui en vouloir : j’ai mis plus de six mois à régler ma précédente note. Maintenant, je n’ai même plus de quoi remplir mon frigo. Mais tant que les chevaux ont de l’herbe et des granulés, le reste attendra.

— La retraite ne t’arrête pas, grommelé-je en sachant très bien que je ne peux plus m’offrir le luxe de ses services.

Habitué à ma façon de communiquer, le plus fidèle ami de ma famille – dont il fait presque partie – répond d’une voix rocailleuse.

— Écoute gamin. Ce n’est pas parce que je viens de fêter mes 67 printemps que je vais m’enfermer dans ma baraque et me mettre à faire des mots croisés. Moi, j’suis un gars de la nature. Retraite ou non, le jour où tu me verras arrêter de travailler, là tu pourras réserver ma place au cimetière. En attendant, te filer des coups de main reste mon élixir de jeunesse. Disons que c’est toi qui me rends service !

Je m’empare du marteau près de lui et le regarde droit dans les yeux. Ne sachant comment réagir, je pince les lèvres, puis hoche la tête de manière infime afin de lui témoigner ma gratitude. Il cligne des yeux à son tour tandis qu’il m’administre une tape ferme sur le bras.

Nos relations préservent toute la pudeur propre aux cowboys du Montana. Joey me connaît depuis le berceau, à une époque où il travaillait déjà au ranch avec mon père. On peut dire qu’il en a vu défiler des chevaux. Quand papa est mort, il ne s’est même pas demandé s’il allait rester. Ma mère a repris les rênes et il a assumé les plus lourdes tâches. En ce qui me concerne, je ne l’ai plus quitté. À moins que ce n’ait été l’inverse. Joey est comme mon oncle. Je sais qu’il ne me laissera jamais tomber, mais je n’aime pas penser que je ne peux plus le payer.

À ce moment, Socks déboule au galop en projetant de l’eau boueuse d’une flaque résiduelle. La terre vibre sous nos pieds. Joey relève la visière de sa casquette pour observer la silhouette arrondie de la jument à la robe baie brûlée qui se découpe à travers le ciel azur.

— Oh ! Doucement ma belle, la tempéré-je. Le sol est instable, il ne manquerait plus que tu te blesses.

— Eh bien, on peut dire qu’elle est encore en forme pour une jument qui s’apprête à mettre bas d’ici une dizaine de jours !

Je mets deux ultimes coups de marteau pour enfoncer le clou de la dernière planche avant de m’appuyer contre la barrière aux côtés de Joey.

— Ouais, je trouve aussi. D’ailleurs, si elle pouvait éviter les cascades, ça m’arrangerait ! Une intervention du doc, c’est pas donné.

Du bout de l’index, je remonte mon chapeau pour mieux contempler le panorama. En arrière-plan, les montagnes Beartooth veillent sur mes pâtures qui s’étalent à perte de vue. Nous apprécions en silence le vent chargé d’effluves de résineux qui fouette nos visages. Socks renâcle avant de coller son chanfrein sur la large paume de Joey. En ce qui me concerne, je cherche du regard les quelques derniers pensionnaires du ranch.

D’un coup d’œil, je scrute les écuries flambant neuves aménagées dans la grange. Des installations dernier cri pouvant accueillir une vingtaine d’équidés, qui sont pourtant à moitié vides. Je soupire, car j’imagine bien ce que Joey doit penser… c’était une pure folie de contracter ce prêt pour moderniser l’exploitation. D’autant plus qu’aujourd’hui, j’ai trois traites de retard, ce qui m’a obligé à me séparer de certains chevaux auxquels je tenais. Alors, je fixe les touches colorées dispersées dans l’étendue verte, comme des points d’ancrage. Des lupins, des échinacées… Ces fleurs sauvages sont peut-être le signe que de belles choses peuvent pousser, même au milieu d’une végétation herbeuse.

Un cri rauque fend le ciel, déchirant le silence pesant. Tous deux, nous relevons les yeux. Un aigle royal décrit de larges cercles dans les airs.

— Tu as vu la taille de ce bestiau ? s’exclame Joey.

— Ouais, il rôde déjà au cas où il trouverait des restes à se mettre dans le bec.

L’image qui me vient en tête, en lâchant cette remarque trop sarcastique, n’est certainement pas la plus évidente. Une tout autre espèce de charognard me vient à l’esprit : celle d’acquéreurs peu scrupuleux prêts à tout pour faire des profits, sans considération pour l’héritage familial. Un soupir mêlé à un grognement s’échappe de la gorge de Joey. Il perçoit précisément à quelle espèce je fais allusion.

— Il ne tient qu’à toi de ne rien leur céder.

Sa phrase concise me fait plisser les paupières. Un échange typique de cowboys : court, efficace. Pourquoi tourner autour du pot quand on a quelque chose en tête ? En revanche, c’est plus facile à dire qu’à faire. D’autant plus que j’ai déjà l’impression de dévaler une pente glissante sur laquelle je n’ai aucune prise pour me retenir.

Un bruit de moteur que nous connaissons bien nous interrompt. De concert, nous faisons face à la visiteuse qui, finalement, tombe à pic : ma mère. J’essuie mes mains sur mon jean usé et m’avance vers le 4X4 noir à l’imposante calandre.

— Bonjour les garçons ! nous salue-t-elle en sortant de sa voiture. J’espère que vous avez faim et que le café est prêt. Je suis passée au Red Lodge Café. Daisy venait de mettre cette merveille en vitrine. Vous me connaissez, je n’ai pas pu résister.

— Tu vois que j’ai toujours un intérêt à traîner ici, se justifie Joey en m’adressant un clin d’œil.

J’ôte mon chapeau pour embrasser ma mère sur la joue. Ses longues mèches me frôlent le visage, et une odeur de pâtisserie vient me chatouiller les narines.

L’année dernière, ma mère – l’ancienne maîtresse des lieux – m’a tendu les clés de la grange en disant que j’étais prêt. Elle ne pouvait pas mieux se tromper… Le lendemain, elle s’est installée en ville. J’ai mis du temps à comprendre qu’elle l’avait fait pour moi, c’est pourquoi je ne peux pas la décevoir.

Tandis que nous nous dirigeons vers la maison, elle marque une pause et extrait une enveloppe blanche de son panier.

— Pendant que j’y pense ! Je me suis arrêtée à la boîte aux lettres en passant. Te connaissant, je ne sais même pas si tu relèves le courrier une fois par semaine !

Si elle savait que je n’arrive plus à me sortir ça de la tête.

Sans un mot, je saisis le pli pour vite passer à un autre sujet. Nos pas résonnent sur les lattes en bois vieilli du porche de la maison. Je me retiens de ne pas le froisser. Ces derniers temps, le facteur m’apporte rarement de bonnes nouvelles.

Dans la cuisine rustique, ma mère ouvre les placards tandis que nous nous lavons les mains. Elle dispose des assiettes à dessert sur la table ainsi que trois tasses qu’elle remplit de café fumant. Les bruits de porcelaine amplifient mon malaise. Je jette tout de même un œil à la lettre avant de prendre place, car ma manœuvre de dissuasion pourrait sembler suspecte. En un regard, je repère le logo de la Beartooth Valley Bank. Comme je le craignais, ce n’est pas bon signe. Mes traits restent crispés malgré mes efforts pour paraître décontracté devant ma mère.

— Tu ne l’ouvres pas ? me demande-t-elle en coupant des parts de tarte.

— Si, si.

D’un geste brusque, je décachète et soulève un coin de l’enveloppe du bout des doigts. La mention estampillée en rouge : « Mise en demeure de paiement » me saute aux yeux. Je le reçois comme une attaque de crotale. Impossible de retenir la contraction involontaire de mes doigts. Avec peine, je ravale le goût amer qui inonde soudain ma bouche.

— Relevé de compte, lâché-je sur un ton qui se veut détaché.

Le regard intense que ma mère arrête sur moi me brûle la peau. Elle finit par pincer les lèvres et hocher la tête sans répliquer.

Elle sait.

Elle sait. Pourtant, avec toute la pudeur qui teinte nos échanges familiaux, elle ne dit rien. Chez les Fletcher, c’est un trait de caractère aussi tenace que nos bottes et nos chapeaux : la fierté fait partie de notre ADN.

Sans demander son reste, Joey attaque sa part de tarte. Pour esquiver ce moment de flottement, je l’imite et enfourne autant de gâteau que possible dans ma bouche. La pâtisserie du Red Lodge Café parviendra peut-être à dissiper mon aigreur.

— Au fait, j’ai aperçu la fille de Mika et Daisy.

À cette annonce que je sais posée là l’air de rien, je laisse tomber ma fourchette et relève les yeux. C’est au tour de ma mère de détourner les siens, aussi je saisis en un instant qu’elle a un message à me faire passer.

— Et ?

— Oh, pour rien… C’est seulement que j’ai rencontré Mona Alvarez en achetant cette tarte.

— Je ne vois pas le rapport, déclaré-je en fronçant les sourcils.

En réalité, je fais mine de ne rien piger, pourtant je commence à anticiper un truc bien merdique.

— Tu sais comme Mona est investie dans le comité d’organisation des festivals. En tant que présidente, elle déposait justement une affiche pour la vitrine. Et puis, tu connais sa façon d’aller droit au but…

— Hum.

En tout cas, ce n’est pas le style de ma mère.

— Elle annonce partout avec fierté le prix du Home of Champions Rodeo ! Cette année, ils ont vraiment décidé de mettre le paquet. Imagine, Joey, si du temps où vous y participiez avec Jack l’enjeu avait été de dix mille dollars !

Trois mots reviennent en écho dans ma tête.

Dix.

Mille.

Dollars !

Je passe une main sur mon visage comme pour vérifier que mon cerveau ait bien enregistré l’information. Juste de quoi payer mes trois traites de retard à la banque. De quoi me sortir de la situation explosive qui risque de dynamiter le travail d’une vie, celui de toute ma famille.

— Ouais, la bataille aurait été encore plus rude, raille le soixantenaire avec un sourire mi-nostalgique, mi-provocateur.

— Selon les membres du comité, cela fera de Red Lodge la référence et ça attirera des milliers de touristes. D’ailleurs, son insistance devant Daisy et moi n’est pas passée inaperçue…

Comme je reste muet, Joey me traduit les insinuations de ma mère au cas où je ne les aurais pas imprimées :

— Je vais t’éclairer, p’tit gars ! Toi et Savannah Alden, vous êtes les favoris. C’est plus clair ou l’on doit te faire un dessin ?

Malgré ses propos on ne peut plus explicites, je préfère me libérer d’un doute.

— Depuis l’accident arrivé l’année dernière à son cheval, j’ai cru que Savannah avait raccroché. D’après Travis Morgan, sans son cheval, elle ne veut plus remonter.

Non pas que je me réjouisse de son malheur, mais son absence sur la ligne de départ me donnera plus de facilité à décrocher le prix et ainsi sauver le ranch.

— Va falloir mettre les bouchées doubles, murmuré-je. Comme d’habitude, Joey, je compte sur toi.

— Enfin ! J’ai cru que tu n’allais jamais me le demander. Il te reste environ trois semaines de préparation pour souffler tous les barils et rafler le titre.

— Ouais, et cette fois, ce n’est pas une option, réponds-je les paupières plissées, empli d’une soudaine détermination.

Je vais gagner. Pour mon père. Pour ce ranch.

[1] Les Colorado Rockies est l’équipe de baseball de Denver au Colorado.

LA OU GALOPENT LES COEURS