Là où galopent les coeurs

Chapitre 1

cheval dans le montana soleil couchant

DANSE AVEC LES OMBRES

SAVANNAH

Ses respirations gonflent mes poumons d’oxygène. Les battements de son cœur précipitent le sang dans mes veines. Je ne fais plus qu’un avec lui. Tous mes sens tendus à l’extrême, je plisse les paupières, le regard rivé droit devant.

Malgré les haut-parleurs qui crachent une musique rythmée et un présentateur se déchaînant dans son micro, je perçois le souffle de Shadow. Il s’approfondit encore. Signe du départ imminent. Depuis la zone d’attente, le brouhaha qu’émet la foule s’élève en un grondement familier. Pourtant, aujourd’hui, il me semble menaçant. Dans le ciel, la chape oppressante des nuages n’arrange rien. Une boule grandit dans mon estomac sans que j’en saisisse l’origine.

« Prochaine concurrente, Savannah Alden ! Manifestement, la prétendante au titre. Avec son Shadow Dancer, qui porte bien son nom, elle a raflé la plupart des victoires lors de ses dernières participations. Bonne chance à elle ! »

À l’annonce de son nom, mon cheval trépigne. Les rênes dans une main, de l’autre, je remonte mon chapeau, puis plonge mes doigts dans sa crinière noire. Qui de nous deux tenté-je de rassurer ? Difficile à dire. S’il stresse, je stresse. Si je panique, il panique. Nous sommes connectés. Grâce à un langage que nous seuls connaissons, lui comme moi, nous appréhendons les gestes et les pensées de l’autre. Si je suis l’étoile montante du barrel racing, je brille grâce à Shadow qui me donne tout.

Sous la pulpe de mes doigts, je ressens les battements de mon animal. Ils entraînent le pouls dans mes tempes qui se cale au même rythme que lui. Instinctivement, ses membres se mettent en tension. Une bouffée de chaleur m’envahit et irradie mes sens. Des picotements se manifestent dans mes mains. Ce n’est pas le moment de rompre le contact.

Le concurrent précédent revient précipitamment en administrant une salve de coups de rênes à sa monture. Bien que ce geste me révolte, aujourd’hui, je ne suis même pas capable de le lui faire remarquer, mon cerveau étant comme englué. Mon corps pèse lourd sur ma selle. Mais ce n’est plus le moment de m’en inquiéter. L’arène nous attend. Un compte à rebours silencieux s’enclenche dans ma tête. J’inhale une longue bouffée d’air afin de reprendre mes esprits et… je serre les jambes de manière si infime, que Shadow reste bien le seul à comprendre.

Avec la rage de gagner, notre couple fonce sur la piste à une allure folle. Tadam, tadam. Son galop martèle le sable sans pitié. Tadam, tadam. Les battements de nos cœurs effacent toute l’agitation qui nous entoure.

La crinière ébène de Shadow flotte comme un étendard sous mes yeux, symbole de la lutte qu’il mène pour moi. Mon cheval fonce droit sur le premier baril dont les contours deviennent flous. Je cligne des yeux, mais rien n’y fait, le brouillard ne se dissipe pas.

La confiance mutuelle qui nous lie est telle que je peine à distinguer qui se trouve réellement aux commandes. Dans une symbiose totale, j’évolue avec Shadow comme s’il était le prolongement de mon être. Il me suffit de regarder le second baril pour qu’il s’engage dans sa direction. Calqués sur nos mouvements imperceptibles, nous anticipons l’un l’autre nos gestes, nos réactions. Peu de personnes peuvent déjà prétendre se connaître à ce point, alors arriver à une telle communion avec un animal me paraît être un cadeau très précieux. Mais aujourd’hui, mes sens s’enlisent dans une brume angoissante.

Les contours du baril rouge et bleu s’étirent, encore. Tandis que Shadow se jette dans un virage en tête d’épingle, mon regard bloque sur la pointe de mon pied. Dans un ralenti suffoquant, j’assiste à la chute du bidon métallique qui atterrit dans les jambes de mon cheval. Avec la vitesse, il est impossible pour lui de l’éviter.

Boum !

Le bruit du choc entre ces deux corps qui n’ont pas à s’accorder explose dans ma tête. Mon cœur se soulève. La pression sur mon ventre s’accentue. Notre chute est inévitable. Elle résonne à mes oreilles, dans mon corps comme un coup de tonnerre.

Non ! Les mains enfoncées dans le sable chaud, je relève la tête douloureusement avec le sentiment de revivre un vieux film en Super 8 au ralenti. Il est là. Shadow est étalé sur le sol de tout son long. Sa respiration est chaotique, son œil brille et je vois le sang.

— Noooon !

Mon cri me revient dans un terrible écho. Plus rien n’existe autour alors que je me relève et me précipite vers lui. Je pose mes paumes tremblantes sur son poitrail qui bat à un rythme irrégulier. Hélas, je n’ai pas besoin de mes connaissances vétérinaires pour comprendre.

C’est grave. Ma moitié ne se remettra pas.

Et soudain, j’entrevois l’éclat dans son regard. Celui qui me confirme l’inenvisageable. Dans ses grandes prunelles, je saisis toute la douleur qu’il éprouve. Il ne peut pas, il me supplie, lui aussi il sait.

Alors, je hurle de toutes mes forces. Le vétérinaire officiel de la course débarque en courant. Nous exerçons le même métier, aussi nous savons ce que son état induit.

— Reculez ! Ne le touchez pas !

Mes mots se répercutent en moi, encore et encore. Les larmes roulent sur mes joues comme un torrent ravageur qui détruit tout sur son passage. J’ai l’impression que je vais me noyer.

L’air grave, Travis, mon entraîneur, débarque au pas de course muni de mon sac à dos d’intervention. Il n’y a pas une seconde à perdre, je lui dois bien ça. Avec des gestes saccadés, mais précis, je sors mon matériel. Je mords l’intérieur de ma joue pour réprimer mes tremblements tout en posant la perfusion dans l’une de ses veines.

Shadow respire de manière hachée, urgente. Il renâcle tandis que je prépare une seringue. Le liquide translucide dont je l’emplis paraît si inoffensif. On dirait de l’eau. Puis, pour la dernière fois, je tente de capter son regard que je ne parviens pas à trouver. Terrassé par la douleur liée à son irrémédiable fracture, mon cheval se retrouve serré dans un étau insupportable.

Je sais ce que j’ai à faire. J’aime cet animal plus que tout. Alors, j’appuie sur le piston avec une lenteur déchirante.

Devant mes yeux défilent les années de bonheur. Les joies, les médailles, notre complicité et nos folles chevauchées dans notre Montana sauvage. La boule qui se loge dans ma gorge me fait suffoquer.

En l’espace de quelques secondes, son souffle s’apaise, enfin. La douleur le quitte en même temps que la vie. Autour de moi, le silence plane. Mes sens se brouillent. Je ne sais plus comment respirer ni même où je me trouve.

Tout devient sombre, des claquements retentissent dans ma tête, suivis d’une sonnerie stridente.

Elle insiste.

Soudain, je me crispe et bondis. Il fait noir. Non pas encore.

Quand je commence à comprendre, je tends la main pour allumer la petite lampe de chevet. Haletante, je peine à reprendre un rythme cardiaque cohérent. Je suis en sueur. Dehors, l’orage se déchaîne. Je passe un bras sur mon front trempé. Encore une fois, j’ai revécu l’accident. Suis-je ainsi condamnée à le ressasser toute ma vie ? Le même cauchemar se déroule dans mon esprit depuis un an. Malgré le temps, il reste toujours aussi vif, me semble toujours aussi réel. Il fait toujours aussi mal.

La sonnerie de mon portable reprend de plus belle. Alors, j’emprunte bien volontiers cette porte de sortie pour m’extirper de ce cauchemar sans fin qui ravive perpétuellement en moi cette cruelle réalité.

— Savannah Alden, j’écoute, réponds-je avec un timbre éraillé.

— Docteur, vite, c’est une urgence ! Mon chien s’est fait renverser, il ne bouge plus ! s’écrit la voix féminine emplie de panique.

Malheureusement, je ne sais que trop bien ce que cette femme ressent. Aussitôt, mon cerveau se remet en branle. L’urgence me pique. L’adrénaline me brûle les veines.

— Où êtes-vous ?

— Sur le bord de la route, à l’entrée de la ville. Vite !

— O.K. Je serai là d’ici quelques minutes.

En l’espace d’un instant, j’enfile un jean, un t-shirt et une veste. J’ouvre à la volée la porte de la pièce attenante au cabinet. Depuis un mois, je vis ici, dans ce petit studio que j’ai aménagé en attendant de me trouver un vrai logement. À l’accueil, je m’empare de mon fameux sac à dos en nylon rouge. Celui-là même qui m’accompagnait dans mon rêve. Je ne prends pas le temps d’attacher mes longs cheveux noirs qui me rappellent en flash, la crinière folle de Shadow. Mais je bloque cette réminiscence qui risque de ralentir mes gestes. Ma mission est de sauver un animal en détresse.

Je n’ai plus que ça à faire…

Sur le vieux comptoir, je m’empare des clés du pick-up. La clochette de la porte teinte dans mon dos tandis que je m’engouffre sous un rideau de pluie qui ne va pas arranger ce sauvetage.

LA OU GALOPENT LES COEURS